Runa – ONG Friendship

Runa

A l’origine, Friendship était un « hopital flottant » créé par Yves Marre, un marin français, destiné à prodiguer des soins aux populations reculées du Bangladesh. Depuis 1998, sa femme Runa en a fait une véritable ONG qui œuvre pour le développement du Bangladesh à travers différents programmes de santé, éducation & gouvernance, prévention des catastrophes naturelles, développement des infrastructures, développement économique des communautés…

La vision de cette organisation ? « Un monde où chacun, et surtout au sein des populations exclues, a la même chance de vivre avec dignité et espoir ». Rencontre inspirante avec Runa, sa directrice.

Comment avez-vous commencé et quelles étaient vos motivations ?

J’ai commencé il y a douze ans. Honnêtement, je ne voulais pas spécialement créer une ONG à la base. Ma motivation principale était de faire quelque chose pour les gens de ce pays. Sans vouloir créer une organisation, j’avais le sentiment d’avoir une responsabilité envers les bangladais, car j’appartiens à ce pays. Je ne pouvais donc pas les abandonner, et ce même après m’être mariée avec un français. C’était d’ailleurs une des conditions de ce mariage : je resterai au Bangladesh, et mes enfants grandiraient, iraient à l’école dans ce pays, et pourraient partir à l’étranger seulement après le lycée. Nous avions donc conclu cet accord avec mon mari.

J’ai grandi dans une bulle. Je viens en effet d’une des plus grandes familles du pays, et n’ai été confrontée à la pauvreté que très tard dans ma vie. J’ai été mariée une première fois, puis j’ai divorcé et je vivais alors seule avec mes enfants. C’est là que j’ai commencé à sortir de la ville et à me rendre dans les villages. J’y ai rencontré mon mari français, qui était vraiment sur la même longueur d’onde que moi dans sa volonté d’aller dans les villages au contact de la population rurale. Mes yeux se sont ouverts à ce moment-là, et j’ai alors découvert un autre univers. Je n’avais jamais vu autant de pauvreté de toute ma vie ! J’ai vu par exemple une femme, dont le mari était malade, venir au bateau avec ses deux enfants, acheter du riz, des lentilles, de l’huile pour sa famille, et rentrer chez elle à pieds – ce qui représente trois jours de marche depuis son village – pour apporter tout cela à son mari alité. Je ne pouvais tout simplement pas accepter ce genre de pauvreté. J’étais dans une position où j’ai ressenti le besoin d’agir et de prendre mes responsabilités.

L’engagement que j’ai pris à ce moment-là était de faire tout ce que je pouvais, que ce soit petit ou grand, pour aider mon pays. L’objectif n’était donc pas de créer une grosse ONG, mais de faire le maximum et de donner tout ce que je pouvais à mon niveau. J’ai donc commencé à travailler en ce sens, et, une fois lancée, je ne pouvais plus m’arrêter et abandonner ces gens.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Les gens rencontrent différents types de difficultés. La mienne était mes origines, le fait de venir d’une famille si aisée. En effet, aucun membre de ma famille ne travaille vraiment. Nous ne sommes pas des professionnels de type docteurs, ingénieurs ou quoi que ce soit. Nous sommes de gros propriétaires terriens, et rentiers. Nous avons assez de revenus pour vivre sans avoir besoin de travailler. J’appartenais à ce cercle fermé de la haute société bangladaise. Mon challenge était donc de m’extraire de ce mode de vie étriqué, pour aller dans des zones dites « dangereuses », des zones où aucune autre ONG ne se rendait, et où les médecins refusaient de s’aventurer sans être armés. J’ai dû révolutionner mon approche par rapport au fonctionnement conventionnel d’une ONG, avec lequel je n’étais pas familière de toute façon, mais dont j’avais entendu parler. J’ai alors dû créer ma propre façon de travailler.

L’obtention des fonds fut également un challenge, car personne ne pensait que j’arriverais à faire quoi que ce soit. Je n’étais pas médecin, je ne savais pas comment fonctionnait une ONG, mais j’avais une vision très claire. Cette conception très claire de ce que je voulais faire, ce profond sentiment d’empathie, et ce besoin d’agir sont trois éléments qui m’ont guidée dans mon travail. Ce fut difficile, car les gens ne voulaient pas croire que je pouvais faire ce que j’ai fait. Comment serais-je capable de monter un hôpital dans une zone où personne n’avait réussi auparavant ? Au final, je ne pense pas qu’il était question d’avoir les compétences pour le faire. Je pense que tout dépend de vos propres croyances, de vos propres choix. Je pense que nos choix étaient les bons, et c’est pour cette raison que nous avons réussi.

Avez-vous reçu de l’aide pour la création de votre ONG ?

Au début, non. Vous savez, les ONG n’aiment pas beaucoup l’innovation. Elles en parlent énormément, mais se cantonnent à celles qui ont marché, car personne ne veut faire partie d’un échec. Je pense que c’est la pire restriction qui puisse exister même si je comprends malgré tout pourquoi cela arrive. Nombreux sont ceux qui pensent avoir une idée innovante, mais comme il n’y a eu aucune expérimentation auparavant, personne ne veut mettre son argent dans ces nouveaux projets. Or, selon moi, les gens, comme les ONG, doivent faire confiance aux individus, au-delà des graphiques, des rapports, et autres données purement rationnelles. Ils doivent comprendre les individus avant toute chose, afin d’identifier qui est capable de quoi. C’est ce qui s’est passé pour moi : un des membres du board d’Unilever est venu me voir un jour. Je n’avais aucune expérience, mais il m’a fait confiance et a pensé que mon projet fonctionnerait. Lui-même disait que s’il avait atteint une telle position, c’était parce qu’il avait appris à faire confiance aux gens au-delà des rapports chiffrés.

Quels sont vos objectifs pour le futur ?

Ah, la fameuse question de « comment voyez-vous Friendship dans vingt ans ? » ! Ma réponse est : « Je vois Friendship dans cent ans » ! Et ce que je vois dans cent ans, ce sont nos valeurs : Pourquoi nous avons commencé, qui nous servons, et l’éthique avec laquelle nous travaillons. Le reste importe peu. Aujourd’hui, nous travaillons sur le terrain, sur des bateaux, avec les gens, et essayons de trouver des solutions à des problématiques variées, telle que l’accès à l’eau potable par exemple. Mais dans dix ans, l’eau pourrait ne plus exister, ou à l’inverse, être partout. Il en est de même pour la santé : tout le monde pourrait y avoir accès gratuitement, ou plus personne. Vous ne pouvez pas jouer à Dieu et savoir ce qui se passera dans le futur ! Il y a dix-vingt ans, combien de personnes connaissaient les emails ? Regardez comment le monde a changé. Vous devez suivre ce mouvement pour avancer, et adapter votre travail et les projets que vous développez en fonction des nouvelles technologies, idées ou philosophies qui sont changeantes. L’important, c’est donc comment vous travaillez. Mais nos valeurs, et pourquoi nous avons créé l’organisation, notre éthique, les « do » et les « don’t » de notre travail, voilà ce que je veux voir dans le futur ! L’organisation peut être petite ou grande, ce qui importe pour moi, c’est qu’elle soit exemplaire au niveau éthique.

Que pensez-vous de la place des femmes au Bangladesh ?

En prenant en compte le fait que de nombreux ministres et chefs politiques sont des femmes, je pense qu’il y a beaucoup d’espoir pour notre pays. Je n’ai jamais été une grande féministe, je pense que la société est faite d’hommes et de femmes, ensemble. Je pense que l’humanité dépasse ce concept de genres. Nous devrions d’ailleurs avoir une journée pour l’humanité, plutôt qu’une journée de la femme ! Nous devons comprendre que les hommes ne sont ni meilleurs, ni moins bons que nous : nous sommes tous au même niveau. Nous ne pouvons pas faire sans eux, et ils ne peuvent pas faire sans nous. Selon moi, il faut un profond respect mutuel, et les choses évolueront dans le bon sens. Car oui, il y a des problèmes : Cela va des mariages très jeunes à la violence conjugale, au fait de ne pas considérer les belles-filles ou encore de donner plus d’avantages à vos fils qu’à vos filles. Il y a également dans certaines zones l’attribution de salaires différents en fonction du sexe. Je pense que ce sont des problèmes qu’il faut prendre en compte, sans oublier que les hommes et les femmes ne sont pas interchangeables. Au sein de Friendship par exemple, nous avons besoin de personnes qui peuvent prendre un bus et se rendre sur le terrain en pleine nuit. Puis-je envoyer une femme ? Iriez-vous ? Bien sûr que non. Je ne peux donc pas embaucher une femme pour ce genre de poste. D’un autre côté, j’ai besoin de personnes sur le terrain pour faire face aux problèmes des femmes. Est-ce qu’un homme est à même de le faire ? Non, car il ne serait pas accepté. Les positions ne sont donc pas interchangeables, mais nous devons travailler ensemble pour remplir notre mission globale.

J’espère que l’état d’esprit des gens au Bangladesh, mais aussi partout dans le monde, évoluera dans ce sens. Car ce problème est global, au sud, à l’ouest, aux Etats-Unis… Les expressions ou la façon d’en parler peuvent être différentes, peuvent se voir au niveau physique, social etc.. mais ces barrières sont présentes partout. Cependant, je suis confiante dans le fait que nous pouvons atteindre un objectif d’égalité, il y a juste du chemin à parcourir !

Quelles sont selon vous les qualités pour réussir ?

L’empathie pour vos bénéficiaires bien sûr, mais aussi pour les donateurs, les gens qui vous évaluent, le gouvernement. D’autre part, rien ne peut égaler la franchise. Il ne faut pas survendre ce que vous faites. Ne faites pas 5 en le présentant comme étant 10 ! Faites 5 et présentez le comme étant 2, les gens seront agréablement surpris et vous feront confiance. Même dans les villages, il ne faut pas promettre la lune. Les gens ne sont pas stupides, à cause de la dureté de la vie ils sont même plus intelligents que vous et moi. Ils comprennent bien mieux qui dit la vérité et savent qui fait quoi. Si vous n’êtes pas francs avec eux, ils ne vous feront jamais confiance. Or, vous ne pouvez pas commencer à travailler sans cette confiance ! Il faut croire profondément en vos valeurs, et les prouver quand vous prenez des décisions. C’est facile de dire que vous croyez en ce projet, au fait de servir les pauvres, mais cela ne veut rien dire : tout le monde peut en faire autant, mais quelles sont vos actions concrètes ? Comment vous comportez-vous ? Comment gérez-vous votre ONG ? Par exemple, je refuse d’utiliser la photo d’un enfant difforme ou plein de cicatrices pour collecter des fonds. Vous ne trouverez jamais cela sur notre site ! Même si cela rapporte moins d’argent, je m’en fiche. Je veux que les gens voient Friendship comme une organisation porteuse d’espoir, non pas de désespoir !

La vérité, la franchise et l’empathie, je crois donc profondément que ces trois qualités sont cruciales pour la pérennité d’une ONG.

Avez-vous un conseil à donner à celles qui souhaiteraient se lancer ?

Construisez votre organisation sur la vérité. Il n’y a pas d’autre alternative efficace pour assurer sa pérennité. Vous devez construire sur des bases saines de franchise et d’empathie pour pouvoir porter efficacement le message auquel vous croyez profondément, ce message étant véhiculé, non pas par votre communication, mais par vos actions.

Pour tout savoir sur Friendship : http://www.friendship-bd.org/page/home

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